James Hopkin - Angleterre

Un jour dans la saison noire
Traduit de l'anglais par Santiago Artozqui

C’est une noirceur que j’ai conçue moi-même. Parce que les valises sous mes yeux ne sont pas des valises, ce sont des poches. Des poches qui sécrètent lentement, goutte à goutte, une encre qui assombrit l’air autour de moi. Mes paupières s’affaissent, trop lourdes pour balayer ce noir. Toute la journée, je suis enveloppé de crépuscule.

Que le monde est pesant, mon cœur.

Surtout si tu considères que je suis gonflé d’eau chaude et de miel. De quartiers de citrons pressés dans tous les sens. Je le boirai larme pour larme, si tu penses que ça peut aider. En plus, j’ai mangé de l’ail et j’en ai frotté un bout sur mon torse. Je ne vais pas mourir. Je travaille pour la mairie. Au service logement.

Pardonnez-moi, je voulais juste poser la tête sur votre épaule.

« Mais je ne vous connais même pas, dit-elle avec un air de profonde suspicion – suffisamment profonde pour que des rides se creusent sur son front, où le dégoût était déjà inscrit. En plus, ajouta-t-elle, vous puez comme un étal de fruits et légumes. »

Chacun est un étranger. Parfois, je préfère les arbres. Leurs bras sont beaucoup plus accueillants. Surtout quand ils n’ont plus de feuilles, comme en ce moment. Je marche, j’arpente les trottoirs, les pavés, les rues, les contre-allées, je passe devant les cafés, les églises à l’abandon. Et les boutiques. Et d’autres boutiques. Chacun achète des choses dont il n’a pas besoin, tandis que mes tuyaux malades sifflent comme une théière qu’on vient de retirer du feu.

Pardonnez-moi, j’avais l’intention de parler de spiritualité.

Je marcherai jusqu’à ce que chaque aspect de moi-même soit en correspondance. Mon corps avec mon âme, et inversement. La balade risque d’être longue. (Penser à prendre des rafraîchissements). Chacun continue d’acheter des choses dont il ne veut pas. Regardez ! La main gauche tente de renchérir sur la droite ! Au moins, j’ai un boulot. Je travaille à la mairie. Au service logement. Même si je vis dans une mansarde où il ne semble jamais faire assez chaud. Je dors sous une couverture de tuiles. Alors qu’au bureau, je présente bien derrière une cravate. Une cravate aussi longue que mon larynx, victime d’inflammation, comme mes autres tuyaux.

Tout le monde a-t-il perdu patience ?

La nuit dernière, quand j’ai ouvert une des fenêtres de la mansarde, j’ai vu trois conduits de cheminée qui ressemblaient aux pistons d’une trompette géante. J’avais envie d’en jouer. De libérer ces pistons. Du coup, ça libèrerait peut-être aussi mes propres tuyaux. Mais non. Je reste bloqué. L’esprit enfermé dans une fiole scellée avec de la cire d’oreille.

Abruti par les analgésiques, je pleure des larmes de citron. Mes sens échangent des regards pour confirmer qu’ils existent toujours. Mais dès que j’éternue, ils se brouillent à nouveau.

Mes mains sont très blanches. Elles s’envolent au bout de mes manches comme des cygnes en origami.

Je suis toujours dans la rue. Je compte y rester jusqu’à être sur le point de comprendre les aspects de ma personne qui interagissent avec vous. Mon corps avec l’âme d’un autre, et inversement. La balade risque d’être longue. (Penser à prendre l’éternité). Je pousse mon front blafard dans la brume qui s’épaissit. Une ville entière de bouilloires qui sifflent sur le feu. J’ai l’impression que mes poumons sont remplis de chaussettes.

Comme nous nous négligeons, chère âme ! L’encre s’écoule encore des poches sous mes yeux. Je ne peux m’arracher à cette noirceur. Je l’emporte partout avec moi. Comme un tapis dans lequel on m’aurait roulé.

Et le chemin est encore long, ma chère. Le chemin est encore long.

Un château, une cathédrale, leurs tourelles coiffées de brume. Combien de visages se penchent aux parapets pour voir ce qu’il se passe en bas ? Je n’en vois pas un seul. Les gens font les boutiques. Les gens dorment. Les gens font les boutiques pendant qu’ils dorment.

J’ajoute à la brume avec mes vapeurs de citron et de miel. Mes yeux se piquent de vision. (Il y a une grosse différence entre la vision et la vue, ne l’oubliez pas). Je cherche refuge dans les ombres des autres, simplement pour que ma propre ombre puisse se montrer plus futée que moi. Elle traîne. Elle me dépasse. Elle roule des mécaniques.

Dites-moi, suis-je encore une personne, ou juste une réclamation non enregistrée ?

Et dites-moi aussi, ces formes sont-elles encore des personnes ? Alourdies de paquets, leurs silhouettes sont bossues et tordues. Leurs échines se courbent sous le poids de tout ce qu’elles achètent. De ce qu’elles ont acheté. Même leurs ombres sont emballées. Et traînent des rubans de soie.

Où vont-elles emporter tout ça? Je travaille à la mairie. Au service logement. Ont-elles de la place pour toutes ces boîtes, tous ces sacs ?

Mes yeux, embués, cherchent à faire le point. Je suis une trompette dont les pistons sont bloqués.

Et tout cela, juste au moment où j’avais commencé à croire – du fait d’une nouvelle et puissante illusion, ou bien d’une erreur administrative – que la vie valait la peine d’être vécue.

Lorsque les cloches des églises sonnent, les rares personnes qui le remarquent pensent qu’il doit s’agir d’une erreur. Ou d’un mariage. Ou d’un décès. Parce que les magasins sont toujours ouverts. À présent, les mutants informes pressent le pas, leurs traits festonnés de factures. Ils jouent des coudes dans les rues bondées. J’essaie de respirer par ces tuyaux enflés. Je tente de trouver un espace.

Mon front se racornit. Je sens un brouillard froid passer entre les fentes de la consternation. J’ai oublié mon chapeau. Mes oreilles sont deux corps étrangers, une paire de parenthèses gelées.

« Elles sont très jolies, ces images, dit quelque part une voix. Mais d’une certaine façon, elles ne sont pas pour les gens.
– C’est pour ça que je travaille à la mairie. Au service logement. »

S’ils faisaient la queue pour leur âme, je comprendrais. Je me réjouirais. Je trémousserais mes membres engourdis par le miel, des chevilles à la pomme d’Adam. Mais je suis submergé par l’odeur du plastique et du parfum bon marché que ces hordes agrippent de leurs doigts monstrueux. Regardez, la main droite essaie d’acheter la gauche ! J’ouvre mon manteau pour inhaler une autre bouffée d’ail.

Dans le magasin, une sirène se déclenche à mon passage. Un flash de lumière. Un vigile se précipite vers moi. Il me prend par le bras.

«  Vous l’avez réglé, ça ?
– Oh oui ! Oh oui, je l’ai réglé. Et comment ! »

« Encore vous ? dit-elle, et sa bouche s’incurve comme la petite poignée tressée de l’un de ses nombreux sacs.
– Oui.
– Mais vous n’allez pas bien.
– Non.
– Vous avez dû passer des heures en ville.
– Oui, je suppose que oui.
– Et vous sentez l’ail.
– On pourrait dire ça.
– Vous devriez vraiment aller vous coucher. »

Là-dessus, elle se perd dans le cirque et la foule. À présent, les gens jettent de gros paquets en l’air, les font passer à grandes claques au-dessus des têtes. D’autres les attrapent, les tiennent à bout de bras et tentent de s’enfuir chez eux avant que leurs genoux ne les trahissent. Trois personnes essaient de sauter dans la rue en se balançant aux rebords des fenêtres, leurs sacs en bandoulière. Deux autres, suspendues à un balcon quelques étages plus haut, descendent en rappel jusqu’aux devantures des boutiques. Ils comptent acheter quelque chose et repartir par le même chemin. Pendant qu’ils remontent, les gens lancent des enchères sur leurs chevilles exposées.

Un piston bloqué ne peut produire aucune note.

Je ne chante pas, je tousse. Et vous dites que c’est juste une grippe ? Une infection mineure des voies respiratoires ? Quand je tousse, ma tête est violemment secouée et mes yeux dansent dans leur orbite comme des boules de bingo avant un tirage. Il faut que je m’agrippe à quelque chose, mais tout bouge autour de moi. Tous ces emballages et cette précipitation me font tourner la tête. Il y a assez de lumières pour donner la migraine. Je ne dois pas tomber malade. J’ai un emploi. À la mairie. Au service logement.

Soudain, je la vois. Un esprit juste comme le mien. Elle n’achète pas ! Elle laisse ses yeux glisser sous le bord de son chapeau puis les lève au ciel, aussi haut que sa solitude. Elle a des poches comme les miennes.

Chère âme, nous pourrions obscurcir la salle la plus brillante avec notre inadéquation ! Ou, dans un murmure, exhaler un souffle qui ne nous briserait pas, qui nous emmènerait simplement vers tout ce que nous souhaitons devenir.

Mais lorsque je m’approche, elle s’est déjà évanouie.







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